

APPELS
A
COMMUNICATION
Journée d’études annuelle Marguerite Duras
"L'art du portrait chez Marguerite Duras"
Mardi 15 décembre 2026
(Appel à communications)
Université de Lille (ALITHILA)
Société internationale Marguerite-Duras


Programme à télécharger en cliquant sur le PDF.
« Combien faudrait-il de pages pour décrire un sourire, un regard, l’inflexion d’une voix ? Mille ? » (Duras, Outside : papiers d’un jour, 1981)
Au milieu du XXe siècle, face aux nouveaux moyens de représentation, le portrait littéraire apparaît comme une forme dépassée pour un grand nombre d’écrivains. Pourtant, chez Duras, les portraits littéraires se multiplient. Les mêmes traits y sont convoqués de manière obsédante, presque litanique ; yeux bleus et cheveux noirs flottent dans l’esprit comme la silhouette du chat du Cheshire. L’indétermination des personnages durassiens a été maintes fois soulignée, et parfois raillée (July 2008), mais déplorer l’art laconique du portrait littéraire ne date pas d’hier. Charles Sorel dans sa Description de l’isle de portraiture et de la ville des portraits (1659) nous montre comment un portrait élogieux peut se révéler trompeur : la femme dont on chante les louanges pourrait tout aussi bien avoir « des marques de la petite vérole » qu’on nous aurait cachées. C’est que la littérature, contrairement aux arts visuels, ne peut faire apparaître une image instantanée ni brosser un portrait exhaustif ou alors il « faudrait en venir aux jointures, aux veines, aux molécules » (Jouve 1992)… Or, si Marguerite Duras pousse le caractère elliptique du portrait à l’extrême, plaçant l’incomplétude au cœur de son esthétique, elle ne renonce pas pour autant à décrire ses personnages.
L’objectif de la journée d’étude que nous proposons est de cerner la manière dont Duras joue avec les codes du portrait littéraire, les détourne pour se les approprier. Dans Décrire, dit-elle : proposographie et éthopée chez Marguerite Duras (Ligas et Giaufret [dir.] 2008), les actes d’un colloque tenu à Vérone en 2006, les contributrices et contributeurs ont notamment souligné la pauvreté générale du vocabulaire employé par Duras dans les descriptions et la prédominance des noms sur les adjectifs (alors que règnent en général dans le portrait littéraire les épithètes figées – un menton est d’ordinaire « fuyant », un nez « aquilin », une bouche « généreuse » et des yeux « perçants »). Si son art du portrait est plus classique dans ses premiers romans, où l’autrice se dit « attachée à la fonction narrative de l’écriture » (Duras 2016), une césure se crée à partir du Ravissement de Lol V. Stein (1964) quand, dans les œuvres les plus tardives, les portraits se trouvent sans cesse répétés, comme s’il était impossible au personnage, et au lecteur, de garder à l’esprit un visage ou une silhouette.
Ainsi, et sans s’y limiter, les communications pourraient se pencher sur les questions suivantes :
1. La persistance ou la torsion de l’équation physiognomoniste.
Cette équation qui se développe au XVIIe siècle se dote de méthodes pseudoscientifiques avec la phrénologie de Franz Joseph Gall (l’étude du crâne humain) et la physiognomonie de Johann Kaspar Lavater (1806) dans son Art de connaître les hommes par la physionomie (1775-1778). Dans cette perspective, les traits du visage ou du corps fourniraient de précieuses informations sur la qualité de l’être, puisque « la beauté de l’âme ne peut que resplendir dans la beauté du corps » (Desjardins, Moser, Turbide 2009), alors que les défauts physiques laisseraient présager une laideur intérieure. Duras fait-elle sienne cette équation ? Les beaux personnages sont-ils fondamentalement purs et bons, et les personnages laids (M. Jo dans Un barrage contre le Pacifique, par exemple), condamnés à la turpitude ? De quoi est constitué le portrait moral chez Duras – son interprétation est-elle univoque ou les pistes sont-elles brouillées, diffractées ?
2. Le jeu avec certains clichés et stéréotypes.
Le portrait littéraire s’inscrit dans une longue histoire : Alice Colby relevait déjà la prédominance des « yeux bleus » comme critère de beauté chez Chrétien de Troyes (Colby 1965). En employant certaines formules figées ou topoï descriptifs, Duras s’inscrit dans un large intertexte. De même, il pourrait être intéressant d’observer comment elle réemploie certains stéréotypes : on pense à la manière dont Anne-Marie Stretter revêt tous les attributs de la femme fatale signifiant de la sorte sa prééminence narrative.
3. La temporalité du portrait.
L’écriture romanesque « tend à inscrire l’action du temps sur les visages des personnages » (Gervais-Zaninger 2011). Chez Duras, les personnages vieillissent et rajeunissent à vue d’œil, au gré des événements et des émotions suscitées. « J’ai un visage détruit », annonce la narratrice de L’Amant. À l’opposé, la jeunesse est liée à la perfection des visages qui n’ont pas encore été entamés par l’âge, qui sont encore « lisses » et « intacts ».
4. Le portrait de groupe.
L’indistinction est poussée au maximum lorsque les personnages sont décrits en groupe, sans plus d’individualité. C’est souvent le cas des enfants (Cousseau 1999), qui perdent alors leur identité, mais non leur importance narrative.
5. Le portrait vestimentaire.
De la même manière que les personnages sont reconnus grâce à un seul trait, ils peuvent être caractérisés par un vêtement ou un accessoire, par métonymie. Cette figure de style récurrente dans l’histoire du portrait est encore très présente dans l’œuvre de Duras, où les personnages sont toujours habillés de la même façon, comme si on leur avait attribué un uniforme. En entretien, Duras définit son propre style vestimentaire comme « l’uniforme M. D. ».
Il est à noter que les portraits que nous nous proposons d’étudier n’appartiennent pas uniquement à l’univers fictionnel.
Les propositions de communications (un titre et un résumé), avec une courte biobibliographie, ainsi que toutes les demandes de renseignements concernant la journée, sont à adresser à Florence de Chalonge (florence.de-chalonge@univ-lille.fr) et à Kiev Renaud (kiev.renaud@usherbrooke.ca) avant le 30 juin 2026.
Éléments de bibliographie
ADAM Jean-Michel, Les Textes : types et prototypes (récit, description, argumentation, explication et dialogue), Paris, Armand Colin, « Fac. Linguistique », 2005.
BRODEN Thomas F., « Le costume de l’héroïne de L’Amant, les modes de l’entre-deux-guerres et Coco Chanel », in Anne Cousseau et Dominique Denès (dir.), Marguerite Duras : marges et transgressions, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2006, pp. 73-101.
CHALONGE Florence de (dir.), « Le Personnage : miroitements du sujet », La Revue des Lettres Modernes, série Marguerite Duras n° 4, 2010.
COLBY Alice M., The Portrait in Twelfth-Century French Literature, Genève, Droz, 1965.
COUSSEAU Anne, Poétique de l’enfance chez Marguerite Duras, Genève, Droz, 1999.
DESJARDINS Lucie, MOSER Monique, TURBIDE Chantal (dir.), Le Corps romanesque : images et usages topiques sous l’Ancien Régime, Québec, Presses de l’Université Laval, « La République des Lettres », 2009.
DURAS Marguerite, Le Dernier des métiers, Sophie Bogaert (éd.), Paris, Seuil, 2016.
ERMAN Michel, Poétique du personnage de roman, Paris, Ellipses, 2006.
FRANTZ Anaïs, Le Complexe d’Ève : la pudeur et la littérature (lectures de Violette Leduc et Marguerite Duras), Paris, Honoré Champion, 2013.
GERVAIS-ZANINGER Marie-Annick, Au regard des visages : essai sur la littérature française du XXe siècle, Au regard des visages, t. II : De Proust à Bonnefoy, Paris, Hermann, coll. « Savoir lettres », 2011, 2016.
HAMON Philippe, Du descriptif, Paris, Hachette, 1993.
JOUVE Vincent, L’effet personnage dans le roman, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Écriture », 1992.
JULY Joël, « Mise en place du camouflage chez Duras », in Pierluigi Ligas et Anna Giaufret (dir.), Marguerite Duras, « (D)écrire, dit-elle » : éthopée et prosopographie, Verona, QuiEdit, 2008, p. 113-125.
LAVATER Johann Casper, La Physiognomonie ou l'art de connaître les hommes d'après les traits de leur physionomie [1806], trad. de l’allemand, Lausanne, L’Âge d’homme, « Delphica », 1998.
LIGAS Pierluigi, « Des mots de la chair à la chair des mots : le “portrait” d’Hélène Lagonelle dans L’Amant de Marguerite Duras », Publif@rum, n° 3, 2006.
LIGAS Pierluigi, GIAUFRET Anna (dir.), Marguerite Duras, « (D)écrire, dit-elle » : éthopée et prosopographie, Verona, QuiEdit, 2008.
LOIGNON Sylvie, Le Regard dans l’œuvre de Marguerite Duras : circulez, y’a rien à voir, Paris, L’Harmattan, 2001.
MEURÉE, Christophe. « Lis tes ratures. Duras au miroir du messianisme », dans Interférences littéraires, nouvelle série, n° 2, « Iconographies de l’écrivain », dir. Nausicaa Dewez & David Martens, mai 2009, p. 141-158, en ligne : https://www.interferenceslitteraires.be/index.php/illi/article/view/810.
MIRAUX Jean-Philippe. Le portrait littéraire, Paris, Hachette, « Ancrages », 2003.
MORISOT Jean-Claude, « L’écriture du visage », Littératures, nos 21-22, 2000, p. 27-58.
PÉROUSE André, DEBREUILLE Jean-Yves (dir.), Le Portrait littéraire, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1988, p. 235-250.
ROUSSET Jean, Leurs yeux se rencontrèrent : la scène de première vue dans le roman, Paris, José Corti, 1981.
UDRIS Raynalle, « La mise en écriture du corps dans L’amour : une estampe de la poétique durassienne », in Stella Harvey et Kate Ince (dir.), Duras, femme du siècle, Amsterdam-New York, Rodopi, 2001, pp. 273-287.
Ce colloque entend s’inscrire dans le sillon tracé par l’ouvrage de Françoise Barbé-Petit (Marguerite Duras au risque de la philosophie, Kimé, 2010), d’une part, ainsi que dans ceux ouverts par les colloques de Göteborg (2007), sur Duras et la pensée contemporaine, et de Tokyo sur Duras et la politique après la guerre (Rikkyo, 2016). Cependant, il espère faire surgir de nouvelles pistes concernant les interactions entre la pensée durassienne, la philosophie et le politique.
En effet, tout n’a pas été dit – loin s’en faut – sur les rapports qu’entretient Duras avec la pensée spéculative et le politique. Bien qu’elle ait souvent affirmé qu’elle détestait la réflexion théorique, elle n’a pourtant pas manqué d’y faire appel lorsque la situation, notamment politique, l’exigeait. Néanmoins, cette pensée s’articulait aux exigences éthiques de ses propositions esthétiques formulées par l’écriture – qu’il s’agisse de la syntaxe scripturaire ou cinématographique –, et jamais selon un parti pris idéologique ou dogmatique. Ce qui a pu donner, parfois, au discours durassien l’apparence d’une cacophonie parfaitement contradictoire.
Il s’agit, cependant, d’une apparence toute superficielle, qui disparaît sitôt que l’on creuse davantage les positions esthétique et éthique défendues par l’auteure. Ainsi, par exemple, clamant dans Le Camion que «Marx, c’est fini», Duras n’en finissait cependant pas de défendre un certain «communisme de pensée», qu’elle ré-élaborait sans fin; ce que Blanchot n’avait pas manqué de pointer dans sa « Communauté inavouable » (Minuit, 1984).
Ce colloque souhaite donc creuser davantage encore les différentes strates de la pensée durassienne dans ses interactions avec la critique de la raison. Prise en son sens philosophique le plus large possible, celle-ci inclut donc les questions du religieux et du métaphysique. On se rappellera, ici, entre autres, la passion de Duras pour les textes pascaliens.
On aimerait, particulièrement, que la “pensée-Duras” soit, à cette occasion, analysée à l’aune du politique qui a nourri toute son œuvre, qu’il s’agisse de l’œuvre écrite comme cinématographique – à ce sujet, il est intéressant de relever que ses propos sur le ou la politique sont toujours les plus explicites, et parfois virulents, dans le cadre de ses travaux sur le cinéma (on a déjà cité Le Camion, mais Nathalie Granger, Aurélia Steiner, Les Mains négatives, Les Enfants, ou encore son ouvrage Les Yeux verts, ses entretiens avec Dominique Noguez, ou le scénario de Hiroshima mon amour, sont parmi les œuvres dans lesquelles le politique tient sans doute le plus de place). Dès lors, pour ce faire, toutes les entrées dans l’œuvre, tous les modes d’analyse sont les bienvenus.
Ainsi, les études synchroniques comme diachroniques seront appréciées, afin que les différentes interventions faites lors du colloque permettent de restituer, in fine, aussi bien les positionnements ponctuels – engagement dans la résistance, contre la guerre en Algérie, pour l’insurrection de mai 68, pour la légalisation de l’avortement – que les engagements dans la durée de la part de l’écrivaine.
De même, il sera intéressant d’interroger ses silences sur certains événements historiques qui l’ont certainement touchée de près. On peut penser, par exemple, à la guerre d’indépendance du Vietnam.
Enfin, on pourra, à cette occasion, analyser l’importance des enjeux du féminisme et des questions liées à l’homosexualité dans l’évolution de sa pensée, parfois au risque d’un reniement éthique dans ce dernier cas.
Merci d’adresser vos propositions de communication (d’une durée de 20 minutes) en 200-300 mots, et accompagnées d’une notice biobibliographie à Olivier Ammour-Mayeur :
olammour@hotmail.com, avant le 15 février 2018 / Réponses : 30 avril 2018
Langue du colloque : français.