HOMMAGE A MADELEINE BORGOMANO 

 

Madeleine Borgomano est décédée le 10 novembre 2009. Peu après la nouvelle de ce triste événement, la possibilité a été offerte aux membres de la Société Marguerite Duras qui le désiraient de s’exprimer sur ce que Madeleine leur a apporté. Voici les textes qui nous ont été envoyés.

Olivier Ammour-Mayeur

 

Très chère Madeleine,

Disons-le d’emblée, vous avez d’abord été un nom parmi beaucoup d’autres dans les longues listes d’ouvrages portant sur l’œuvre de Duras. Et puis, vous êtes devenue certains des livres dont j’avais lu les titres dans ces bibliographies. Tout d’abord, l’austère, mais fascinante, couverture de Duras, une lecture des fantasmes, chez Cistre, puis celle de Madeleine Borgomano commente Lol V. Stein de M. Duras, en Foliothèque. Tour supplémentaire avec ce livre, votre nom devenait quasi partie intégrante d’un titre d’ouvrage. Vous deveniez ainsi un peu plus fictive et « romanesque » à mes yeux.

Et puis, vint le colloque Duras de 1999 à Londres. Pour la première fois, je participais à un colloque hors de France, pour la première fois je parlais de mes recherches sur l’importance des pensées asiatiques dans l’œuvre de Duras. Double raison, alors, pour se sentir parfaitement anxieux et « déplacé », face aux noms des grands Durassiens que j’allais rencontrer pour la première fois. Le colloque était patronné par la Société Marguerite Duras, dont vous étiez déjà présidente.

Et puis, ce fut une double grande et belle surprise. Tout d’abord, c’est à cette occasion que certaines des amitiés les plus fidèles de mon entourage se sont nouées. Mais, surtout, c’est Madeleine Borgomano, en personne, avec qui j’avais la chance d’enfin échanger quelques idées sur l’un de nos auteurs de prédilection. Lorsqu’on est jeune chercheur (mais est-ce que cela change vraiment par la suite, je ne suis pas tout à fait sûr…) la plus grande angoisse est, bien entendu, de faire une présentation qui se ferait démolir par des chercheurs plus expérimentés ; qui aiment parfois rappeler aux plus jeunes qu’ils ont omis d’ouvrir LE livre qui contredisait depuis longtemps tout ce qui fondait leur présentation.

Madeleine, vous étiez bien éloignée de ce genre de procédés. Non seulement vous étiez un puits de science quant aux textes (je crois bien, après vous avoir entendue plusieurs fois, que vous les connaissiez par cœur à force d’y être si attentive), mais vous étiez aussi, qualité assez rare chez les chercheurs accomplis, très attentive aux jeunes chercheurs que vous découvriez au fil des colloques et des rencontres. Vous étiez ce que Derrida appelle d’une « hospitalité inconditionnelle » envers la jeunesse, et ceux qui espéraient apprendre à vos côtés. Et vous m’aviez fait l’amitié de votre attention dès cette toute première rencontre.

Vous étiez restée silencieuse après mon intervention, alors que vous aviez pris la parole après quasiment chacune des autres auparavant, afin de pousser chaque intervenant à aller un peu plus avant dans sa démonstration. Evidemment, cela m’avait inquiété davantage encore… Et ce n’est qu’une fois dans les couloirs, afin d’allez partager un thé bien mérité, que vous vous étiez rapprochée de moi pour me souffler que vous aviez cité Le Vide et le plein de François Cheng, en introduction à votre soutenance de doctorat d’État sur Duras ; ouvrage sur lequel s’appuyait une grande partie de la démonstration de mon intervention. Le ton que vous aviez pris alors, celui de la confidence, a définitivement noué une forme de connivence entre nous.

Après une plus longue conversation, le même jour, je vous avais demandé s’il ne serait pas, un jour, question d’une réédition de votre Écriture filmique de Marguerite Duras, ouvrage alors déjà épuisé depuis trop longtemps et parfaitement introuvable (et dont le sujet m’intéressait au plus haut point, travaillant par ailleurs sur le cinéma). Votre grand cœur, toujours attentif aux plus jeunes (et ainsi à leurs difficultés financières), n’a pas attendu bien longtemps pour vous pousser à me faire une proposition que je n’imaginais pas possible après une rencontre alors si fraîche, et dont l’essentiel des mots reste gravé dans ma mémoire : « Écrivez-moi quand vous êtes rentré sur Paris pour me rappeler de vous envoyer un des derniers exemplaires de L’Écriture filmique et, si je n’en ai plus… Je ne suis pas sûre qu’il m’en reste de disponible… Je peux toujours vous envoyer un exemplaire de ma thèse, d’où a été tiré le livre » !

Bien obéissant, je vous écrivais donc cette lettre…

Et ce fut une grande surprise, une bonne semaine plus tard, de recevoir non pas l’un ou l’autre, mais bien le livre et l’exemplaire de la thèse dont vous m’aviez parlé. Et, plus étonnant encore pour moi, vous vous excusiez même, dans la lettre qui accompagnait ce généreux envoi, du fait qu’un gros chiffre 3 trônait en couverture du livre, car vous l’aviez utilisé dans l’un de vos dossiers de candidature à la qualification. Alors que c’était moi qui aurais dû m’excuser de vous avoir donné une peine supplémentaire et d’avoir pris de votre temps.

Mais, vous étiez ainsi : généreuse, attentive à ce que les jeunes chercheurs puissent avoir accès à ce dont ils ont besoin pour avancer dans leur travail, attentive aussi aux propositions permettant de renouveler les lectures durassiennes, puisque, d’une certaine façon, c’était bien l’un des enjeux qui avaient noué cette rencontre. Vous étiez contre toute forme d’enfermement de la pensée (ce détail de votre personnalité qui s’était révélé pour moi en cette première occasion, s’est confirmé au fil de nos trop rares rencontres durassiennes) et, peut-être surtout, contre toute forme de mandarinat (vous étiez autant à l’écoute des nouveaux venus que des plus chevronnés). Et je regrette aujourd’hui que la distance m’ait empêché de vous témoigner davantage toute la gratitude et l’amitié qui étaient les miennes à votre égard.

Cette lettre, chère Madeleine, j’aurais dû vous l’envoyer beaucoup plus tôt, mais je reste convaincu que, où que vous soyez maintenant, vous recevrez l’écho de son message. C’est une profonde timidité, pas forcément apparente de prime abord, qui m’a trop longtemps retenu de vous faire part de ces quelques réflexions, même si, lors de nos premières rencontres, et à travers les trop rares lettres et mails que nous avons échangés pendant ces dix années, j’ai tout de même essayé, souvent maladroitement, de vous en dire quelque chose.

Bref, chère Madeleine, vous restez bien vivante pour moi, et je souris souvent ces derniers temps devant cette image récurrente, où je vous vois en train de surfer énergiquement sur quelque vague, inaccessible à nos yeux faiblards ; maintenant que je sais (grâce au témoignage d’une de vos proches amies) que vous étiez aussi férue de ce sport que de littérature.

Au plaisir, donc, chère Madeleine, de vous retrouver un jour pour, entre deux lectures attentives, quelque leçon de surf de votre part !

Olivier Ammour-Mayeur

Marie Berthe Balla

C’est au colloque de Nancy en mars 2005 que j’ai rencontré Madame Borgomano pour la première fois. J’avais lu auparavant quelques uns de ses écrits sur le roman et la nouvelle, sur l’œuvre de Marguerite Duras et d’Ahmadou Kourouma dont elle était spécialiste.

A Nancy, le temps d’une pause-café m’a permis de lui présenter le sujet de la thèse que je prépare sur Marguerite Duras. Et pendant trois jours, j’ai pu bénéficier de son encadrement.

Au cours de nos entretiens, nous parlions de l’œuvre de Marguerite Duras, et aussi d’Ahmadou Kourouma, de Calixthe Beyala, de l’Afrique, cette terre qui lui était chère… Une amitié venait ainsi de voir le jour. Nos entretiens se sont poursuivis par téléphone et Internet…

Madame Borgomano, tout en vous remerciant pour l’héritage que vous léguez, pour le travail réalisé dans les universités africaines, j’emprunte une phrase de votre hommage à Ahmadou Kourouma en 2004 pour vous dire qu’au moment où vous nous quittiez, « il vous restait tant de choses à dire dont l’Afrique et le reste du monde ont tellement besoin ».

Marie Berthe Balla, Durassienne
(Université deYaoundé I- Cameroun)

Fabienne Barre

Madeleine Borgomano, des images et des voix.

Je n’ai rencontré qu’une fois Madeleine Borgomano. Et pourtant nous étions voisines, toutes deux au pied de la Sainte-Victoire. C’était au colloque de Nancy autour de l’œuvre de Marguerite Duras « Marges et Transgressions ». Je me souviens d’une femme douce aux cheveux clairs, blonds ou blancs, qui parlait de l’illimité de l’écriture. Était-ce d’elle dont elle parlait ? Cette façon à elle de poser ses mots, de les pauser comme le ferait le modèle d’un photographe avec son corps. De sa communication, je retiens les images et les mots qui soutenaient son texte sur les films de M.D., et notamment La Femme du Gange, le film du livre s’entrelaçant avec le livre du film, lui-même écrit dans les marges du texte et charriant, comme le ferait un fleuve, les trois textes qui le précédaient. Elle disait : « C’est ce qu’on peut voir les yeux ouverts. Peut-être verrait-on mieux les yeux fermés ? » James Joyce, lui, écrivait : « Fermons les yeux pour voir ». Cessons de regarder le réel et laissons-nous couler le long du fleuve des mots, des images et des voix. Dans cet agencement, pour Madeleine B., seules les voix, cette polyphonie tressée comme un fil rouge, le fil des marins, « reconstituent l’histoire dans leur effort de mémoire ».

Si je devais, moi qui ai si peu connu Madeleine – sauf peut-être devant mon travail photographique sur L’Ombre interne –, lui rendre hommage, ce serait ici même, au lieu de croisement des images et des voix, des paroles et des images. C’est ce qu’elle m’a donné et qui me reste d’elle aujourd’hui, une polyphonie, écriture et voix, au cœur des entrelacs de l’œuvre de M.D., une écriture « inconsolable » puisque construite dans les marges des textes de l’écrivain.

Inconsolables, nous le resterons devant ce vide de la disparition, en pensant simplement avec Derrida qu’« il n’y a pas de hors-texte ». C’est tout, avait-elle dit.

Fabienne Barre, photographe plasticienne

Annalisa Bertoni

Ma première rencontre avec Madeleine Borgomano a eu lieu à travers ses écrits. Je préparais mon mémoire de maîtrise sur Marguerite Duras et j’avais l’habitude d’emprunter des livres français à la Bibliothèque de l’Université de Karlsruhe qui, adhérant au service européen de prêt entre bibliothèques, envoyait ses textes à la bibliothèque de mon université en Italie. J’ai ainsi découvert l’étude que Madeleine Borgomano avait consacrée aux fantasmes dans l’œuvre de Duras et, tout en étant une « jeune lectrice », j’ai immédiatement aperçu la rigueur et la finesse de son travail. J’avais le sentiment que Madeleine Borgomano avait su dénicher les passages-clés de l’œuvre durassienne jusqu’alors publiée, et décoder les scènes qui, sous une apparence parfois anodine, recélaient une haute concentration de significations. Guidée par son analyse subtile, je pénétrais dans les mécanismes profonds d’une écriture plurielle, dont je voyais se déployer les structures et les significations cachées. Lorsque, par la suite, j’ai entamé l’étude des brouillons du Ravissement de Lol V. Stein, j’ai pu vérifier dans les manuscrits avec quelle justesse critique la lecture pionnière de Madeleine Borgomano avait cueilli et examiné le mouvement constitutif de l’écriture durassienne.

Quand j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de Madeleine Borgomano, lors du séminaire « pasquale » organisé en 2004 à Mulhouse par l’Université de Bologne et l’Université de Haute Alsace, j’ai été frappée par l’extrême vivacité d’esprit et par la sagesse d’une femme qui savait allier la passion à la discrétion, la finesse critique à la modestie. A l’occasion de cette rencontre, j’ai fait l’expérience de sa générosité avec les « jeunes lecteurs » : elle écouta avec intérêt et participation mes projets de travail et me proposa de m’envoyer par mail les articles qu’elle avait publiés au cours de sa longue carrière dans des revues difficiles à repérer. Grâce à sa disponibilité, j’ai ainsi eu accès à des textes éclaircissants qui ont été et sont toujours une source d’interrogation et un modèle critique pour mes recherches sur l’œuvre de Duras.

Par ces souvenirs, je souhaite rendre hommage à la sensibilité critique d’une spécialiste qui a gardé intacte tout au long de sa carrière sa curiosité de « jeune lectrice » et qui, par son dévouement aux nouvelles générations de lecteurs, nous a encouragés à poursuivre l’étude de l’œuvre de Marguerite Duras.

Annalisa Bertoni.

Christiane Blot-Labarrère

 

IN MEMORIAM

Notre Société Marguerite Duras est endeuillée par la disparition soudaine de sa Présidente, Madeleine Borgomano. Quelque chose s’y brise à jamais, irréparable.

Madeleine… Son savoir, sa culture, l’acuïté de son intelligence, son indépendance d’esprit… De cette infatigable pionnière de la pensée moderne, ils révélaient une personnalité aussi remarquable qu’attachante qui offrit à notre Société une ample part de son rayonnement international.

Jamais Madeleine ne faillit à sa tâche, menant jusqu’au bout une existence active et féconde : vie de femme, vie de professeur passionné, vie de parole et d’écriture.

D’une formation classique creusée par la sensibilité, cette brillante Normalienne l’avait élargie grâce à un regard grand ouvert posé sur le présent, à l’amour porté aux auteurs les plus variés, de Kourouma à Le Clézio en passant par bien d’autres qui lui doivent tant d’excellents essais. Et, avant tout, bien sûr, Duras, sur laquelle elle fut la première à publier des ouvrages de référence.

Enseignante chaleureuse, à elle s’attachaient des étudiants et des étudiantes fidèles, des amis nombreux. Ses travaux, modèles de clairvoyance et d’information sans faille, suscitaient des échanges littéraires et esthétiques avec les universitaires du monde entier.

Elle était aussi le visage familier de nos Colloques, y apportant sa note subtile et ferme tout à la fois. Mais, discrète, elle n’évoquait que rarement les siens, même si nous l’avions souvent rencontrée en compagnie de Claude, son mari, dont la tendresse attentive l’entourait à chaque instant.

Le 13 novembre 2009, jour des obsèques, un de leurs proches, le Maire de Le Palais à Belle-Île-en-Mer où ils résidaient durant l’été, eut une phrase émouvante au cours de son éloge funèbre : « Claude et Madeleine, vous êtes un couple extraordinaire, des amants indissociables, infiniment exemplaires. »

Aussi pensons-nous également à Claude, à leurs enfants, à leurs petits-enfants, en ces jours tristes où Madeleine nous manque tant et où nous avons, tous ensemble, l’affectueux honneur de saluer sa mémoire.

Christiane Blot-Labarrère
Vice-Présidente de la Société Marguerite Duras

Paul Carenco

 

En hiver 2004 je visitais en compagnie de mon épouse une exposition d’art moderne dans le cloître Saint Trophyme à Arles. A un certain moment nous cotoyons deux jeunes Asiatiques souriantes. Comme j’avais eu l’occasion d’aller au Japon trois fois pour mon travail, je suis tenté d’engager la conversation :

« – vous êtes en vacances en France ? 

   – non, nous sommes étudiantes en littérature française »

La conversation se poursuit et elles nous disent qu’elles travaillent sur des auteurs contemporains et notamment Marguerite Duras. Surprise de notre part de voir que notre littérature rayonne toujours à l’étranger et même en Asie. Et, ajoutent-elles avec l’expression d’un certain respect dans leur voix : « Nous avons rendez-vous demain à Aix en Provence avec la professeur Madeleine Borgomano, la spécialiste de Marguerite Duras que nous avons contactée et qui nous a invitées à la rencontrer. Nous en sommes ravies et honorées ». Quelle surprise pour ces jeunes chinoises quand nous leur répondîmes : « Madeleine est une amie de longue date et nous sommes sûrs qu’un contact avec elle vous apportera beaucoup. Nous sommes invités ce soir chez elle à Venelles ». Nous sûmes plus tard que cette rencontre se déroula parfaitement.

Il y a parfois des hasards étonnants dans les rencontres.

Paul Carenco (un grand ami de Madeleine Borgomano)

Danièle Chouraqui

 

C’est au colloque organisé en décembre 2003 au Centre culturel de rencontre de la Tourette que j’ai fait la connaissance de Madeleine Borgomano. C’était une femme intelligente, réservée et attentive.

Très aimablement elle m’a fait parvenir un exemplaire de son livre : Duras, une lecture des fantasmes…

Plus tard, nous avons échangé un courrier et j’ai pu apprécier son sens de la modération, sa discrétion, sa modestie.

Elle avait toutes les qualités pour occuper le poste de présidente de notre société. Elle nous manquera.

Danièle Chouraqui

Sélila El Mejri

 

Adieu Madeleine !

J’ai admiré deux Madeleine qui avaient la même allure, la même aura, la même auréole !

Madeleine Renaud sur la scène à l’occasion de la représentation de Savannah Bay à Paris en 1985 et Madeleine Borgomano. D’abord la chercheuse à travers ses innombrables écrits sur Duras, puis la conférencière et la femme à Tunis en février 2004 lors d’une journée Duras organisée par l’Institut supérieur des langues de Tunis, enfin chez elle en France lors de ma participation au colloque sur la Réécriture dramatique à l’Université d’Aix en juin 2004.

Sa communication sur le paradoxe de la mémoire et de l’oubli publiée dans les Annales de l’ISLT était d’une pertinence inoubliable !

Nos longues promenades à Sidi Bou Said et à Carthage en compagnie de son mari Claude, de Bernard Alazet, d’Isabelle Daussaint et de Najet Tnani étaient un pur plaisir. Évocations de ses souvenirs en Tunisie à une époque où elle était enseignante, réflexions sur l’histoire de la Tunisie, réflexions sur la sensibilité durassienne.

Elle n’a pas caché sa joie en m’entendant au bout du fil pour prendre rendez-vous avec elle. C’est elle qui est venue me chercher à l’Hôtel. Les retrouvailles étaient émouvantes et le dîner très convivial. Elle m’a fait visitér sa maison, toute coquette, son bureau, impressionnant, et son jardin, beau et mystérieux !

Je lui ai confié ma communication espérant une lecture critique avant le jour J. J’étais très anxieuse car je devais parler le troisième jour, la dernière ! Dur, non ?

Madeleine m’a appelée le jour J à 7h du matin pour me donner ses impressions sur l’article et surtout pour m’encourager dans mes travaux de recherche. Elle m’a surtout dit « c’est un honneur de clôturer le colloque, crois-moi ».

Quelle finesse et quelle sagesse de sa part !

Toute confiante, je me suis rendue à l’université attendant avec beaucoup de sérénité 18h pour prendre la parole. Ceux qui étaient encore là m’ont écoutée avec beaucoup d’attention. J’ai travaillé sur La Musica Deuxième… Monsieur Charles Mazouère m’a félicitée.

Madeleine avait donc raison !

Je suis restée en contact permanent avec Madeleine qui lisait aussi mes travaux sur la littérature tunisienne d’expression française. Je garde précieusement ses lettres et ses cartes de vœux.

J’ai relu autrement ses écrits pour préparer ma communication sur l’Étrangeté.

Quelle profondeur et quelle simplicité !

Au revoir chère Madeleine !

Sélila El Mejri

Huang Hong

 

Un bel après-midi de février 2005, je téléphonai de Paris à Madame Borgomano pour lui demander la faveur de m’accorder un rendez-vous lors de mon voyage d’études à Aix-en-Provence. J’étais sur le point de boucler ma thèse de doctorat sur MD et pourtant j’avais besoin d’un encouragement ou plutôt d’une sorte de confirmation à ce long tâtonnement que je menais jusque-là dans l’obscurité de la forêt exubérante des textes durassiens. Elle accepta de me rencontrer, avec toute simplicité et beaucoup de bienveillance, elle proposa de venir me rejoindre dans le hall de l’hôtel que j’avais réservé, de peur que la jeune demoiselle chinoise inconnue se perde dans le paysage de la ville provençale.

Le jour venu, il faisait un froid de canard, les fontaines gelaient et le mistral sifflait. J’attendais dans le hall de l’hôtel, un peu inquiète, les yeux rivés sur l’entrée. Cinq minutes après l’heure fixée, un monsieur aux cheveux grisonnants entra, se dirigea tout droit vers moi et se présenta : « Bonjour, je suis Monsieur Borgomano ». « Bonjour, mais, Monsieur, Madame… » « Elle arrive, elle voulait que j’entre tout de suite pour vous prévenir de notre retard ». Je ne saurais que quelques années plus tard que Madeleine souffrait déjà à l’époque de la maladie de Parkinson qui diminuait petit à petit sa mobilité. Elle entra dans le hall, pâle et lente, avec un petit sourire lumineux légèrement gelé par ce froid inhabituel du pays. Je commandai pour elle un café chaud qui dut refroidir assez vite et on s’installa sur le canapé. Je parlai de ma thèse, de mes doutes devant des révélations ambigües entre la vérité et la légende, de mon incapacité à dissiper cette « ombre interne » qui couvrait l’ensemble de l’œuvre durassienne. Madeleine m’écoutait attentivement et ajoutait de temps à autre des conseils et des commentaires pertinents. Elle dit qu’on devrait avoir confiance en sa propre lecture, que si l’on creusait à fond les textes, on arriverait toujours à soulever les masques conscients ou inconscients de l’auteur, que c’est la raison pour laquelle elle n’avait jamais cherché à rencontrer l’écrivain pour un aveu quelconque. « Les textes nous diront tout. L’important c’est de savoir lire ».

Quelques mois plus tard, je la retrouvai au colloque de Nancy, entourée de Durassiens comme une grand-mère bien-aimée ; elle paraissait toujours très fragile, pourtant la vivacité de son esprit et la lucidité de sa pensée m’émerveillaient. Je lui apportai un exemplaire de ma thèse et elle promit de la lire très prochainement. Elle la lut en effet, et avec des remarques bien avisées et en plus un mot d’encouragement : « Ne vous inquiétez pas : votre thèse est très bonne et sort de l’ordinaire ».

L’Internet remplissant bien son rôle de messager, je bénéficie depuis plus de quatre ans de la présence virtuelle, mais cependant bien réelle de Madeleine dans mes travaux de traduction (surtout dans la traduction de Duras des cahiers de l’Herne) et de recherche.

Je n’oublie jamais le petit séjour passé chez Madeleine à Belle-Île-en-mer ; on parlait des petites choses de la vie et de la littérature dans le jardin, respirant l’odeur de la mer, quelque part, pas loin. Des promenades sur la côte sauvage au beau soleil de fin d’été. Je découvrais à la fois l’immensité de cette nature sublime et l’hospitalité généreuse des Borgomano.

Elle n’a pas pu se rendre au Japon cette année, ni en Chine, ces pays de l’Orient qu’elle aurait tant aimé découvrir et redécouvrir. Et elle s’en est allée seule de l’autre côté du miroir, avec son sourire timide, pâle d’un éclat mate et nacré de perle de l’Orient.

Huang Hong

Maria Cristina Kuntz

Quand j’ai choisi d’étudier l’œuvre de Marguerite Duras comme objet de thèse de mon doctorat, il y a presque dix ans, le premier article que j’ai lu sur l’auteur a été l’article anthologique de Madeleine Borgomano sur la Mendiante. D’emblée l’auteur m’a touchée et cet article m’a servi de guide pour mes recherches postérieures. De même son livre sur Le Ravissement de Lol V. Stein. J’ai été apprivoisée et par Duras et par Borgomano.

Quand je l’ai connue à Louvain-la-Neuve, en 2006, j’ai eu l’honneur de la remercier et je lui ai dit combien ses œuvres m’avaient aidée. Je me souviens encore de son sourire et de son gentil intérêt pour ma thèse. La deuxième et dernière rencontre fut à Göteborg, en 2007, mais Mme Borgomano m’a à peine souri parce qu’elle était déjà un peu frêle et fatiguée.

Je garderai dans mon cœur ce sourire qui montrait combien elle a compris et aimé Duras. Son esprit éclairé demeurera sans doute parmi nous dans la Société dont elle sera toujours la Présidente honoraire, je crois.

Maria Cristina Kuntz

Sylvie Loignon

Il est des chercheurs dont on garde un souvenir ému, parce que leurs travaux ont ouvert la voie, ont fourni des pistes et des aboutissements, et parce que leur présence généreuse a accompagné cette recherche. Madeleine Borgomano est de ces chercheurs-là. Outre ses travaux sur le cinéma et sur l’imaginaire durassiens, je garde en mémoire cette écoute attentive lors des colloques, cet accueil chaleureux qu’elle savait réserver à chacun. Reste aussi cette image : celle d’une femme élégante toujours accompagnée d’un homme, son époux – l’image de cet amour-là.

Sylvie Loignon

Edda Melon

 

J’ai fait la connaissance de Madeleine Borgomano à Pavie en 1986, à l’occasion d’une journée Duras. Elle aimait l’Italie et parlait notre langue, ce qui l’engageait presque à donner au Bulletin de la Société Duras les comptes rendus des travaux de notre groupe italien « Duras mon amour », qu’elle surveillait d’un œil attentif et encourageant. J’avais d’elle, et je garde toujours, l’image et l’idée d’une femme claire. Claires étaient sa présence souriante, ses couleurs, sa méthode, son écriture. Dans ses livres, dans ses articles, il y a comme un effort pour traduire de la façon la plus lisible une pensée complexe, qui va jusqu’à ne rien dissimuler de ses doutes et incertitudes, qui ne cède pas aux leurres d’une sophistication inutile. C’est dans cette clarté de vision et d’expression que les jeunes chercheurs – « les petits élèves » – trouveront peut-être, comme nous-mêmes l’avons trouvé, le bien le plus précieux de la leçon de Madeleine.

Edda Melon

Joëlle Pagès-Pindon

 

S’intéresser à l’œuvre de Marguerite Duras, c’est, nécessairement, avoir rencontré le travail de Madeleine Borgomano, son intelligence, sa sensibilité, son immense culture. Car non seulement Madeleine Borgomano nous a permis de comprendre et d’apprécier la création durassienne, mais, comme tous les grands critiques, elle nous l’a, aussi, littéralement révélée, dans un geste d’empathie et de communion qui n’altère en rien la portée de l’exégèse. Textes, théâtre, films : Madeleine Borgomano a parcouru l’ensemble de l’univers durassien, avec la même passion éclairante. De même qu’elle n’a, sans exclusive, laissé de côté aucun instrument d’analyse ; narratologique, psychanalytique, linguistique, stylistique, génétique, dramaturgique, symbolique : tous les champs de la critique littéraire ont été sollicités quand ils lui permettaient de cerner, au plus juste, le processus de la création. Madeleine Borgomano avait une prédilection pour les mots d’« illimité » et de « polyphonique », si singulièrement durassiens : c’est à ces mêmes mots que je pense pour caractériser sa propre approche critique.

J’ai pu, à plusieurs reprises, apprécier l’élégance et la sensibilité de la femme qu’était Madeleine Borgomano. Ainsi quand, en 2001, inconnue dans la recherche durassienne, j’ai publié une monographie sur l’écrivain, je lui ai, en hommage évident, adressé un exemplaire de mon livre. Et c’est avec une reconnaissance émue que j’ai découvert le compte rendu attentif et bienveillant qu’elle avait pris la peine d’en faire dans le carnet critique de La Revue des lettres modernes. Plus tard, l’ayant rencontrée lors de colloques à Nancy ou à l’Abbaye d’Ardenne, j’ai ressenti, comme tant d’autres, le charme puissant d’une personne qui paraissait si forte et si fragile. Et qui portait si bien ce prénom authentiquement durassien de « Madeleine »…

Joëlle Pagès-Pindon

Monique Pinthon

 

Au commencement, Madeleine Borgomano fut pour moi, comme pour beaucoup d’autres lecteurs assidus de Marguerite Duras, une critique subtile de cette œuvre, un guide qui ouvrait des chemins toujours nouveaux, dessinait des itinéraires toujours plus riches au pays de la Durasie.

Puis je suis allée l’écouter à la Sorbonne, à l’occasion du colloque « La Tentation du poétique » où elle avait évoqué « Une écriture ‘de nature indécise’ ». Mais je l’ai vraiment rencontrée lors d’un autre colloque, celui de Nancy « Marges et transgressions ». Comme tous ceux qui ont eu l’occasion et le plaisir de l’approcher, j’ai été frappée alors par sa disponibilité, sa qualité d’écoute de l’autre, si rare aujourd’hui, son attention toujours bienveillante. Nous avons ensuite échangé quelques messages sur Internet souhaitant nous mieux connaître. Nous n’en aurons pas eu le temps et je le regrette profondément.

Désormais, en relisant les pages lumineuses qu’elle nous a laissées, je verrai s’inscrire avec émotion en filigrane son regard attentionné et chaleureux.

Monique Pinthon

Michèle Ponticq

e voudrais parler de Madeleine en citant quelques lignes très belles qu’elle a écrites :

« ‘C’est la nuit’. Le navire night a sombré. Restent les modulations du chant de deuil, qui crie sans fin, comme la mendiante du Gange, au début de L’Amant de la Chine du Nord, ou comme le vice-consul à Calcutta ou à Lahore. »

Michèle Ponticq

Catherine Rodgers

 

Ce matin, je « révisais » mon cours magistral sur Nathalie Granger. Et j’étais anxieuse car cela faisait presqu’un an que je n’avais pas mis les pieds dans un amphithéâtre à cause d’un long congé maladie. Pour me « remettre dans le bain », j’ai de nouveau regardé la présentation que fait Madeleine de Nathalie Granger et qui figure sur le deuxième CD, celui qui accompagne le film. Comme à chaque fois que j’ai eu la chance de lire un texte de Madeleine ou de l’écouter, j’ai été frappée par la clarté de sa pensée, sa vivacité, la légèreté avec laquelle elle aborde l’œuvre de l’auteure. Elle sait faire vibrer les textes, les faire résonner. Elle met en relation des éléments auxquels on n’avait pas pensé, et le sens du texte étudié est démultiplié. Et elle le fait si naturellement, avec une telle souplesse, une telle virtuosité, qu’on se rend à peine compte que ce dialogue qu’elle établit avec le texte est en fait nourri de solides connaissances théoriques, de références culturelles très étendues. Elle laisse le texte respirer, même mieux, elle lui fournit de l’oxygène, pour que tel un feu il puisse s’embraser dans nos esprits.

Madeleine était une personne généreuse, et dans les nombreux comptes rendus qu’elle a rédigés pour le Bulletin de la Société Marguerite Duras, elle a toujours essayé de souligner les aspects positifs du livre ou de la thèse qu’elle avait lu.

Dans « L’écriture filmique de Marguerite Duras » que je viens juste de revoir, et qui avait été réalisé en 2007, elle était visiblement agitée de ces mouvements involontaires, et il ya très peu d’images de Madeleine à l’écran, mais sa voix, si jeune, nous entraîne dans le cinéma de Duras.

Cela fait très longtemps que j’ai fait connaissance de Madeleine. Quand je faisais ma thèse, elle a été la première personne que j’ai contactée pour lui demander des conseils. J’avais lu ses deux livres : Duras : une lecture des fantasmes et L’Écriture filmique de Marguerite Duras, et ils avaient été une révélation. Elle habitait en Afrique à l’époque. Elle m’avait répondu tout aussitôt. Et je n’ai cessé depuis de lire ses articles, ses livres sur Duras, et de les recommander à mes étudiant-e-s.

Pendant ma maladie et les traitements que j’ai subis, au cours de l’année, elle n’a cessé de me soutenir, m’envoyant régulièrement des petits e-mails d’encouragement, me posant des questions sur mon fils qu’elle avait rencontré lors de colloques sur Duras. De sa maladie à elle, elle ne parlait jamais, mentionnant juste sa fatigue pour excuser un silence qu’elle estimait trop long de sa part.

Madeleine avait la silhouette, l’apparence et la voix d’une jeune fille, mais pour moi, elle était une grande dame. Je ne l’oublierai jamais.

Catherine Rodgers

Najet Tnani

 

Pour Madeleine : 

Madeleine a été pour moi, et pour tous ceux qui ont commencé à travailler sur Duras dans les années 70, une référence scientifique incontournable. Elle a été aussi une amie chère : au cours des deux séjours qu’elle a effectués à Tunis, j’ai pu apprécier son courage et sa grande humanité et j’ai partagé avec elle et Claude son mari des moments inoubliables dont j’aimerais garder le secret. Le colloque de Tunis, auquel elle comptait assister malgré la maladie, a été dédié à sa mémoire. Qu’elle repose aujourd’hui en paix !

Najet Tnani

Raynalle Udris

Rendre hommage à Madeleine, c’est rendre hommage à une grande dame.

Pionnière de la recherche sur le texte durassien et spécialiste de l’œuvre d’Amadou Kourouma, elle était une chercheuse en effet exemplaire. Malgré sa connaissance irréprochable des études durassiennes, Madeleine ne se payait pas de mots. En effet ses écrits restaient limpides, accessibles au plus grand nombre mais atteignaient les ressorts les plus profonds du texte durassien. Pas de mise en avant chez Madeleine mais une mise à disponibilité dans une générosité remarquable ; elle qui a su poser les jalons, guider, encourager ou ouvrir le chemin des études durassiennes à tant de chercheurs.

Et c’est pour cela aussi qu’on l’aimait, pour cette modestie, cette simplicité, cette ouverture et flexibilité d’approche, oserait-on dire même cette fragilité physique de plus en plus apparente qui paradoxalement révélait une force indéniable. Car en effet cette grande dame a su donner à tous une leçon de courage, elle qui ne s’est jamais plainte d’un corps qui lui devenait fardeau et dont elle ne disait mot/maux. Elle qui continuait à travailler sur les textes, coûte que coûte, comme l’émouvante présence dans ce bulletin d’une de ses dernières soumissions pour la rencontre du Japon en témoigne. Comme aussi la carte reçue de son époux, Claude, par la Société au lendemain des obsèques le confirme :

Jusqu’à la veille de sa mort, Madeleine n’a cessé de travailler sur ses auteurs préférés, elle commençait le troisième et dernier volume sur l’œuvre d’Amadou Kourouma. Elle avait renoncé avec déchirement à participer physiquement au dernier colloque de la Société Marguerite Duras à Sendai au Japon en septembre 2009, mais était fermement décidée à se rendre en Tunisie pour le prochain colloque Duras organisé par notre amie Najet Limam-Tnani en décembre 2009… mais Dieu en a décidé autrement.

Exemplaire aussi Madeleine l’était dans sa contribution à la Société Marguerite Duras : elle qui dès le début, dès le premier colloque sur Marguerite Duras à Londres, a accepté d’emblée de prendre la présidence de cette nouvelle aventure qu’était la Société Marguerite Duras alors juste en gestation. Peu importait le titre honorifique pour Madeleine, ce qui comptait c’était d’être présente et active au maximum. Et dieu sait qu’elle l’a été à tous points de vue : du plus terre à terre aspect financier, aux contributions généreuses aux bulletins de la Société, aux colloques, à son rôle de conciliatrice le cas échéant, à son attention incessante à la bonne santé de la Société. Ne proposait-elle pas, il y a encore si peu de temps, malgré une santé qu’on devinait préoccupante, de contacter personnellement ceux qui, pour une raison ou une autre, avaient omis leur renouvellement d’adhésion ?

On ne peut que la remercier de tout ce qu’elle a été pour les uns et les autres, des fondements et perceptions que son travail continue à apporter aux études durassiennes à venir. Remercions-là aussi de l’honneur que Madeleine a fait à la Société Marguerite Duras en devenant, pendant plus de dix ans, une présidente vraiment remarquable. Dans ces remerciements n’oublions pas Claude, son compagnon de vie, lui qui est demeuré, d’année en année, présence effacée, support essentiel sans aucun doute, de la présence active de Madeleine. Merci à lui aussi d’avoir contribué, de colloque en colloque, à créer cette belle image du couple qui ne peut que rester fixée à la mémoire de ceux qui en ont été témoin.

Absente Madeleine demeure bien présente puisqu’elle reste membre à part entière de la Société Marguerite Duras, à la demande de Claude. Elle restera sans aucun doute avec nous au sein de la Société. On en est réconforté. Que son esprit nous guide à l’avenir dans l’aventure que demeure la Société Marguerite Duras.

Raynalle Udris